Paroles de soignants : ce que les professionnels veulent dire sur l’accompagnement de l’ivg au quotidien

Ce que les soignants aimeraient dire, mais n’ont pas toujours le temps de formuler

Quand on parle d’IVG, on entend souvent les témoignages des femmes, parfois ceux des proches. Plus rarement, on entend la voix des soignants : sages-femmes, médecins, infirmières, psychologues, conseillères conjugales… Pourtant, ce sont eux qui voient au quotidien ce qui se passe dans les salles d’attente, les cabinets, les blocs, les pharmacies.

Dans cet article, je vous partage ce que beaucoup de professionnels aimeraient pouvoir dire aux femmes (et à leurs partenaires) qu’ils accompagnent. Pas pour leur donner des leçons, mais pour les aider à mieux comprendre le cadre, les contraintes, et aussi tout ce que les équipes mettent en place pour que l’IVG soit un soin digne, respecté et le plus serein possible.

« Vous n’avez pas à justifier votre choix »

C’est probablement la phrase qui revient le plus souvent dans la bouche des soignants. Dans la loi française, l’IVG est un droit. Depuis 2022, elle est possible jusqu’à 14 semaines de grossesse (14 semaines d’aménorrhée), dans des conditions encadrées. Et depuis 2024, ce droit est inscrit dans la Constitution.

Dans les faits, beaucoup de femmes arrivent en consultation en se sentant « coupables », prêtes à se justifier : situation financière, logement, relation de couple, études, santé mentale… Les soignants voient ça tous les jours.

Ce qu’ils répètent, c’est que :

  • vous n’avez pas à « mériter » une IVG ;
  • vous n’avez pas à donner de « bonnes raisons » pour y avoir droit ;
  • le rôle du soignant n’est pas de juger votre choix, mais de vérifier que c’est bien votre décision, et que vous l’avez prise de manière éclairée.

Un médecin me disait : « Je n’ai pas besoin de connaître tous les détails de sa vie. Ce qui m’importe, c’est qu’elle soit sûre d’elle, ou au moins qu’elle sache qu’elle a le droit de ne pas vouloir poursuivre cette grossesse. »

« Nous avons aussi nos contraintes… mais vous n’êtes pas un numéro »

Les équipes parlent souvent de cette tension permanente : soigner des personnes dans un cadre très humain, avec du temps et de l’écoute… tout en travaillant dans des services saturés, avec des plannings serrés, des urgences qui se cumulent et parfois des pénuries de personnel.

Concrètement, cela donne :

  • des rendez-vous parfois espacés ou difficiles à obtenir, alors que les délais légaux avancent ;
  • des consultations courtes où le médecin doit aller à l’essentiel ;
  • des situations où l’on ne peut pas toujours proposer exactement la méthode souhaitée (médicamenteuse ou instrumentale), faute de créneau ou de matériel.

Beaucoup de soignants en souffrent. Une sage-femme me confiait : « Je sais qu’elle aurait besoin de 40 minutes, mais j’en ai 20. Je dois choisir : est-ce que je prends plus de temps et je mets tout le service en retard, ou est-ce que je vais à l’essentiel et je la laisse repartir avec des questions encore un peu floues ? C’est un dilemme quotidien. »

Derrière un accueil un peu pressé ou une phrase un peu sèche, il y a souvent de la fatigue et une organisation sous tension, pas du mépris. Et beaucoup de soignants aimeraient que les femmes sachent qu’ils se battent, en interne, pour maintenir des créneaux IVG, des gardes dédiées, des permanences d’accueil.

« Vous avez le droit d’être ambivalente, en colère, soulagée, tout à la fois »

Un autre message fort des professionnels : aucune émotion n’est « anormale » autour d’une IVG. On peut être très sûre de son choix et pourtant triste, ou au contraire peu émue et très soulagée. On peut se sentir coupable sans remettre en cause sa décision.

Les soignants voient passer des réactions très différentes :

  • des femmes qui parlent beaucoup, posent mille questions, vérifient tout ;
  • d’autres qui restent très silencieuses, mais suivent clairement le parcours ;
  • certaines qui pleurent après, mais pas avant ;
  • d’autres qui reprennent leur journée « comme si de rien n’était », et c’est très bien aussi.

Un psychologue en centre IVG me disait : « Ce qui me préoccupe, ce n’est pas qu’une femme pleure ou qu’elle ne pleure pas. C’est si elle n’a le droit de rien ressentir parce que son entourage lui impose soit de se taire, soit de se sentir forcément coupable. »

Côté soignants, le souhait est simple : que chaque personne puisse déposer un peu de ce qu’elle ressent, sans se sentir jugée ni poussée dans un récit attendu. Vous n’êtes pas obligée d’avoir une « grande histoire » autour de votre IVG. Elle peut être juste un épisode de votre vie, important, mais pas forcément fondateur.

« Le rendez-vous n’est pas un interrogatoire, c’est un temps pour sécuriser le soin »

Beaucoup de femmes appréhendent le premier rendez-vous médical : elles imaginent un passage au crible de leur vie personnelle, ou la peur que « le médecin refuse » l’IVG.

De leur côté, les professionnels expliquent que ce moment a trois objectifs principaux :

  • confirmer la grossesse et dater précisément (pour vérifier le délai légal et la méthode possible) ;
  • écarter ou repérer des contre-indications médicales (allergies, traitements, pathologies) ;
  • s’assurer que la décision est bien prise par la personne enceinte, sans pression directe ou menace.

Les questions peuvent donc être nombreuses : antécédents médicaux, grossesses précédentes, situation de couple, contraception actuelle, entourage. Mais elles ne servent pas à délivrer un « verdict moral ». Elles permettent d’adapter la prise en charge, de proposer une méthode plutôt qu’une autre, de prévoir un accompagnement psychologique si besoin.

Un gynécologue le résume ainsi : « Je ne suis pas là pour décider si sa vie est suffisamment compliquée pour justifier une IVG. Je suis là pour vérifier que tout va se passer en sécurité, physiquement et psychologiquement, et qu’elle connaît ses options. »

« Parler de la douleur, ce n’est pas vous faire peur, c’est vous préparer »

Les soignants insistent beaucoup sur ce point : ils ne cherchent pas à dramatiser quand ils évoquent la douleur potentielle, notamment pour l’IVG médicamenteuse. Leur objectif est de préparer, pour que la femme ne se retrouve pas surprise et seule face à des symptômes qu’on lui avait présentés comme « rien du tout ».

En pratique, ils aimeraient souvent que les femmes retiennent ceci :

  • une IVG médicamenteuse peut ressembler à des règles très abondantes avec des crampes intenses, mais la perception de la douleur varie beaucoup d’une personne à l’autre ;
  • on a le droit de demander des antalgiques adaptés, et ce n’est pas « se plaindre » ;
  • pour une IVG instrumentale, l’anesthésie (locale ou générale) est discutée et préparée à l’avance ;
  • si la douleur est insupportable ou ne ressemble pas à ce qu’on vous avait présenté, il faut appeler ou consulter, ce n’est pas « embêter tout le monde ».

Une infirmière me disait : « Ce qui me fait mal au cœur, ce n’est pas la douleur en soi, c’est quand une femme me dit après coup : ‘On ne m’avait pas dit que ça pouvait être comme ça’. Mon travail, c’est justement qu’elle sache ce qui peut se passer, pour se sentir en contrôle même si ce n’est pas agréable. »

« Vous avez des droits clairs, même si on ne vous les explique pas toujours bien »

Sur le terrain, beaucoup de soignants déplorent que les femmes arrivent mal informées sur leurs droits autour de l’IVG. Voici ce qu’ils aimeraient que chacune sache dès le départ en France :

  • l’IVG est un droit jusqu’à 14 semaines de grossesse (14 SA), sauf situations médicales particulières relevant d’une interruption pour raison médicale ;
  • elle est intégralement prise en charge par l’Assurance maladie ;
  • une mineure peut y recourir sans l’accord de ses parents, en étant accompagnée par une personne majeure de son choix ;
  • le secret est protégé, y compris pour les mineures (secret vis-à-vis des parents, sauf risque vital ou situation exceptionnelle) ;
  • tout professionnel a le droit à la clause de conscience, mais il doit alors orienter rapidement vers un autre praticien ou un autre service ;
  • vous avez le droit de changer d’avis tant que l’IVG n’est pas réalisée, et le soignant doit respecter ce choix.

Beaucoup de professionnels aimeraient aussi que les femmes osent dire non quand elles se sentent mal accueillies : non à des remarques jugeantes, non à des délais artificiellement allongés, non à des informations volontairement floues. Dans l’immense majorité des cas, les équipes sont bienveillantes. Mais il reste des poches de résistance.

« Nous voyons votre force, même si vous vous sentez fragilisée »

Du côté des soignants, l’IVG n’est pas seulement un acte technique. Ils voient la somme de décisions, d’allers-retours, d’attentes, de discussions invisibles qui ont conduit à cette consultation.

Une sage-femme témoigne : « Je vois des femmes qui ont posé un rendez-vous en cachette sur leur pause déjeuner, qui traversent la ville pour trouver un service non dans leur secteur, qui gèrent en parallèle leurs enfants, leur travail, parfois une relation violente. On parle souvent d’IVG comme d’un ‘échec’ de quelque chose. Moi je vois surtout une capacité à prendre une décision difficile pour soi. »

Beaucoup aimeraient pouvoir dire plus directement : « Vous êtes courageuse. Pas parce que vous avortez, mais parce que vous traversez ce moment en portant tout le reste de votre vie en même temps. » Ils ne le formulent pas toujours ainsi, par pudeur, par temps limité, ou parce qu’ils craignent d’en rajouter sur l’émotion. Mais ce regard-là existe, il est présent dans les équipes.

« Vous avez le droit de revenir nous voir après, même pour ‘juste parler’ »

Une fois l’IVG réalisée, beaucoup de femmes ont l’impression que tout doit se terminer là. Sur le terrain, les soignants constatent pourtant que le besoin de parler, de poser encore une question, de vérifier un détail médical ou de contraception, arrive souvent après coup : quelques jours, quelques semaines, parfois plusieurs mois plus tard.

Les professionnels insistent sur deux points :

  • vous avez le droit de demander un rendez-vous de contrôle, y compris si sur le plan strictement médical tout va bien ;
  • les espaces d’écoute (psychologues, conseillères conjugales, sages-femmes formées à l’accompagnement) sont faits pour ça, même si vous ne « craquez » pas, même si vous n’avez pas de « grand traumatisme » à raconter.

Une psychologue résume souvent ainsi : « On ne vient pas seulement parce que ça va très mal. On peut venir pour mettre des mots, ranger ce qui s’est passé dans sa propre histoire. » Les soignants sont souvent frustrés de ne pas pouvoir proposer plus systématiquement ces temps de retour, faute de moyens. Mais ils sont là, et il ne faut pas hésiter à les solliciter.

« Oui, nous sommes parfois touchés. Non, ce n’est pas à vous de nous protéger »

Un point dont on parle peu : la charge émotionnelle pour les soignants. Certains accompagnent l’IVG depuis des années, avec des situations difficiles : violences, précarité extrême, solitude, pressions familiales. Ils sont formés, soutenus par leurs équipes, mais ce sont aussi des personnes, avec leur propre histoire, leurs limites, parfois leur fatigue.

Ils sont nombreux à dire pourtant : « La patiente n’a pas à se retenir pour me ‘ménager’. Si elle a besoin de pleurer, de dire sa colère, c’est mon rôle d’accueillir ça. »

Ce qu’ils demandent surtout, ce n’est pas que les femmes se censurent, mais que les institutions reconnaissent cette charge et donnent des moyens : temps de parole en équipe, supervisions, formations, effectifs suffisants. Pour que l’accompagnement reste de qualité, sans s’épuiser.

Ce qu’ils voudraient que vous emportiez avec vous

Si l’on résume ce que les soignants répètent le plus souvent quand on leur demande ce qu’ils aimeraient dire aux femmes qui vivent une IVG, on retrouve quelques idées fortes :

  • vous ne avez pas à vous justifier moralement, l’IVG est un droit ;
  • vos émotions, quelles qu’elles soient, ont leur place ;
  • les questions en consultation servent à sécuriser le soin, pas à vous juger ;
  • la douleur doit être anticipée et prise en charge, vous avez le droit de demander de l’aide ;
  • vos droits sont clairs : prise en charge, secret, délais, orientation si objection de conscience ;
  • vous pouvez revenir après l’IVG pour parler, vérifier, poser de nouvelles questions ;
  • derrière les plannings chargés, la plupart des soignants se battent pour que ce soin soit respecté et respectueux.

Si vous êtes en plein parcours ou si vous envisagez une IVG, vous pouvez vous appuyer sur ce que disent ces professionnels : vous n’êtes pas seule, vous n’êtes pas « un cas à part », vous avez des droits, et il existe des équipes qui travaillent chaque jour pour que ce moment soit le plus digne possible. Et si, en chemin, quelque chose coince, vous avez également le droit de demander : « Comment ça se passe ailleurs ? Qui peut m’aider autrement ? »

Cette question-là, les soignants sérieux l’entendent très bien. Parce qu’au fond, leur objectif est le même que le vôtre : que ce soin se déroule dans le plus de sécurité et le plus de respect possible.