La culpabilité après une IVG est un sujet dont on parle peu, ou alors de façon très caricaturale. Certaines femmes témoignent d’un énorme soulagement, d’autres d’une tristesse diffuse, d’autres encore se sentent « coincées » dans des pensées du type : « J’ai fait quelque chose de mal », « Je n’ai pas le droit d’aller bien ». Beaucoup se reconnaissent un peu dans tout ça à la fois.
L’objectif de cet article n’est pas de vous dire comment vous « devriez » vous sentir, mais de vous donner des repères pour comprendre ce qui se passe en vous, et des pistes concrètes pour apaiser la culpabilité, retrouver un peu de douceur envers vous-même et reconstruire votre équilibre émotionnel, à votre rythme.
Comprendre la culpabilité après une IVG
La première étape pour aller mieux, c’est de savoir de quoi on parle. La « culpabilité » n’est pas un bloc unique. On mélange souvent plusieurs choses :
- La tristesse : le fait de dire « au revoir » à une grossesse, même quand on est sûre de sa décision.
- La culpabilité morale : l’impression d’avoir transgressé une norme, une valeur personnelle, religieuse ou familiale.
- La honte : la peur du regard des autres, la sensation d’être « moins bien » que les autres.
- Le doute : se demander sans arrêt « Est-ce que j’ai bien fait ? ».
Vous pouvez ressentir une seule de ces émotions, plusieurs, ou aucune. Ne pas se sentir coupable ne veut pas dire être « insensible ». Se sentir très coupable ne veut pas dire que l’on a forcément « mal agi ». Ce sont des émotions, pas des verdicts judiciaires.
Plusieurs facteurs augmentent la probabilité de ressentir de la culpabilité après une IVG :
- Une éducation très marquée par la notion de « bon » et de « mauvais » en matière de sexualité ou de maternité.
- Un entourage jugeant ou peu informé sur l’IVG.
- Un manque d’informations au moment de la décision, ou la sensation d’avoir été un peu « bousculée par les délais ».
- Des antécédents de dépression, d’anxiété ou de traumatismes.
- Une grossesse qui faisait déjà un peu partie d’un projet, même flou.
Il y a aussi un élément très concret qu’on néglige souvent : les hormones. Après une IVG, même très tôt, votre corps doit s’adapter très vite à l’arrêt de la grossesse. Cette chute hormonale peut accentuer les émotions, comme après un accouchement. On peut pleurer facilement, se sentir à fleur de peau, alors même qu’on est sûre de sa décision.
Ce que disent les études sur le vécu psychologique
On entend souvent : « Tu vas le regretter toute ta vie » ou, au contraire, « Tu verras, tu oublieras vite ». La réalité est plus nuancée.
Les grandes études menées dans plusieurs pays (notamment ce qu’on appelle l’« Turnaway Study » aux États-Unis, et les recommandations de l’OMS et de la Haute Autorité de Santé en France) montrent plusieurs points importants :
- La plupart des femmes ressentent surtout du soulagement après l’IVG, parfois mélangé à de la tristesse.
- Les troubles psychologiques sévères après une IVG sont rares et ne sont pas plus fréquents que chez les femmes à qui on a refusé l’IVG.
- Les difficultés émotionnelles sont plus liées au contexte (violences, isolement, pression de l’entourage, difficultés financières) qu’à l’IVG en elle-même.
- Le regret durable est minoritaire, et souvent associé à des situations où la femme n’a pas vraiment pu choisir (pression du partenaire, de la famille, contrainte).
Cela ne veut pas dire que votre souffrance, si vous en avez, est « exagérée » ou « dans votre tête ». Cela veut dire que :
- Vous n’êtes pas anormale si vous allez plutôt bien.
- Vous n’êtes pas anormale non plus si vous traversez une période émotionnellement difficile.
Ce que vous ressentez est le résultat de votre histoire, de vos valeurs, de votre contexte de vie. Pas un test de votre valeur en tant que personne.
Mettre des mots sur ce que vous ressentez
Quand on est prise par la culpabilité, la première tentation, c’est souvent de se taire. « Si j’en parle, je vais m’effondrer », « Personne ne peut comprendre ». Le problème, c’est que le silence laisse les pensées tourner en boucle.
Mettre des mots, c’est déjà reprendre un peu de pouvoir. Cela peut se faire de plusieurs façons :
- Écrire : un carnet, des notes sur votre téléphone, une lettre à vous-même ou à cette grossesse, sans jamais envoyer la lettre à personne.
- Parler à voix haute : à une personne de confiance, à une professionnelle, ou même seule dans votre salon. Entendre ses propres mots change souvent la façon de voir les choses.
- Nommer précisément les émotions : plutôt que « Je vais mal », essayer « Je me sens triste », « Je suis en colère », « J’ai peur d’être jugée », « J’ai honte de… ».
Quelques questions qui peuvent aider à clarifier ce que vous ressentez :
- Qu’est-ce qui me fait le plus mal aujourd’hui : la décision, la manière dont ça s’est passé, le regard des autres, ce que je pense de moi ?
- À quel moment de la journée mes pensées deviennent les plus lourdes ? Matin, soir, la nuit ?
- Qu’est-ce qui soulage un peu, même quelques minutes (marcher, écrire, parler, regarder une série, prendre une douche chaude) ?
Vous pouvez aussi essayer de distinguer ce qui vient de vous et ce qui vient des autres. Par exemple :
- « Moi, je pense… »
- « Ma famille / ma religion / mon entourage pense que… »
Cette simple séparation peut déjà alléger un peu la culpabilité, parce qu’on voit mieux quelles phrases dans notre tête sont vraiment les nôtres… et lesquelles ont été « déposées » là par des années de discours extérieurs.
Se réconcilier avec sa décision
Se réconcilier avec soi-même après une IVG, ce n’est pas forcément arriver à « ne plus jamais douter ». L’objectif réaliste, c’est plutôt :
- Accepter que la décision a été prise avec les éléments que vous aviez à ce moment-là.
- Vous reconnaître le droit d’avoir fait un choix difficile.
- Arrêter, peu à peu, de vous juger avec une sévérité que vous n’appliqueriez à personne d’autre.
Un exercice simple consiste à vous imaginer face à une amie très proche qui aurait vécu exactement la même histoire que vous. Elle vous raconte sa situation, son contexte, les raisons de sa décision.
Posez-vous ces questions :
- Est-ce que je la jugerais comme je me juge moi ?
- Quels mots je lui dirais, concrètement ?
- Qu’est-ce que je reconnaîtrais comme courage ou lucidité chez elle ?
Souvent, les mots que nous aurions naturellement pour une amie sont beaucoup plus justes et plus doux que ceux que nous utilisons pour nous-mêmes. Vous pouvez les écrire, puis les relire en remplaçant son prénom par le vôtre.
Se réconcilier avec sa décision, c’est aussi remettre les choses dans leur contexte :
- À ce moment-là, quelles étaient mes contraintes réelles (financières, familiales, professionnelles, de santé) ?
- Qu’est-ce que j’essayais de protéger (ma santé, mon couple, mes autres enfants, ma stabilité mentale) ?
- Quelles étaient les options réalistes, pas « idéales » mais vraiment faisables ?
Votre décision n’a pas été prise dans un laboratoire parfait. Elle l’a été dans la vraie vie, avec des délais, des peurs, des responsabilités. Se le rappeler est une façon de reconnaître votre humanité, pas de vous accabler.
Apaiser la culpabilité au quotidien
Une émotion ne disparaît pas juste parce qu’on a compris d’où elle vient. Il faut souvent l’accompagner dans le temps, avec des gestes concrets. Voici quelques pistes, à adapter selon ce qui vous parle le plus.
Créer de petits rituels de douceur pour vous
- Prévoir chaque jour un moment de 10 à 15 minutes rien que pour vous (marche, bain, musique, respiration, dessin…).
- Mettre une alarme « pause respiration » deux fois par jour et prendre 5 grandes inspirations lentes, en posant une main sur votre ventre.
- Vous autoriser un « kit de réconfort » : une série, un livre, une boisson chaude, une couverture, sans culpabiliser de « ne rien faire » pendant ce moment.
Limiter les sources de pression
- Mettre en sourdine ou désabonner temporairement des comptes réseaux sociaux très axés grossesse / maternité, si cela vous fait souffrir pour le moment.
- Éviter les discussions avec des personnes dont vous savez déjà qu’elles vont vous juger ou minimiser ce que vous vivez.
- Vous donner la permission de dire simplement « Je ne souhaite pas en parler » si un sujet vous met mal à l’aise.
Utiliser des phrases « anti-auto-flagellation »
Vous pouvez choisir une ou deux phrases à vous répéter quand la culpabilité monte, par exemple :
- « J’ai pris la meilleure décision possible avec les éléments que j’avais. »
- « Je n’ai pas à me punir toute ma vie pour un choix difficile. »
- « J’ai le droit d’aller mieux, même si tout n’est pas parfait. »
Ce ne sont pas des formules magiques, mais répétées régulièrement, elles peuvent peu à peu contrebalancer la petite voix intérieure très dure.
Donner un sens personnel à ce que vous avez vécu
Certaines femmes trouvent apaisant de marquer symboliquement ce passage, par exemple :
- Planter une plante ou un arbre.
- Écrire une lettre (que l’on garde, que l’on brûle, que l’on enterre… selon ce qui fait sens).
- Créer un petit objet symbolique (dessin, bijou, carnet) qui rappelle non pas la culpabilité, mais la force qu’il a fallu pour traverser tout ça.
Il n’y a aucune obligation de faire un rituel. Mais si vous en ressentez l’envie, il peut vous aider à refermer doucement un chapitre, sans l’effacer.
Entourage : s’entourer des bonnes personnes
La façon dont l’entourage réagit joue un rôle important dans la culpabilité.
Cas fréquents :
- On se sent incomprise : « On m’a dit que ce n’était pas grave, que j’allais oublier, alors que je ne me sens pas bien. »
- On se sent jugée : « On m’a demandé pourquoi je ne faisais pas plus attention, ou si j’étais sûre de ne pas regretter. »
- On se sent isolée : « Je n’ose en parler à personne. »
Si vous le pouvez, identifiez une ou deux personnes avec qui vous vous sentez suffisamment en sécurité. Vous pouvez leur dire clairement ce dont vous avez besoin :
- « J’ai besoin que tu m’écoutes, sans me donner de conseil pour l’instant. »
- « Ce que j’attends de toi, c’est du soutien, pas un jugement. »
- « Je ne veux pas qu’on en parle à d’autres, c’est important pour moi. »
Si une personne se montre blessante ou moralisatrice, même sans le vouloir, vous avez le droit de poser des limites :
- « Ce que tu dis me fait du mal. Je préfère qu’on évite ce sujet ensemble. »
- « Je comprends que tu aies ton avis, mais c’est ma vie, ma décision. »
Concernant le partenaire, il arrive souvent qu’il ou elle ne vive pas les choses au même rythme. Par exemple :
- Vous êtes très bouleversée, il se dit surtout soulagé, ou inversement.
- Il pense qu’il faut « passer à autre chose » rapidement, alors que vous avez encore besoin d’en parler.
N’hésitez pas à verbaliser simplement :
- « Pour toi, où est-ce que tu en es de cette histoire ? »
- « Moi, en ce moment, je me sens plutôt… »
- « Ce qui m’aiderait vraiment, ce serait que tu… (m’écoutes / viennes avec moi en consultation / me laisses un peu d’espace). »
Quand et où demander de l’aide professionnelle
Demander de l’aide ne veut pas dire que vous « ne gérez pas » ou que vous êtes « faible ». Cela veut dire que vous prenez au sérieux ce que vous ressentez et que vous vous donnez des moyens concrets d’aller mieux.
Il peut être utile de chercher un soutien professionnel si, plusieurs semaines après l’IVG :
- Vous pleurez presque tous les jours sans vous sentir soulagée.
- Vous avez du mal à dormir ou vous faites beaucoup de cauchemars.
- Vous vous repliez complètement sur vous-même.
- Vous avez des pensées du type « Je ne mérite pas de vivre », « Je ne sers à rien ».
- Vous avez des idées suicidaires, même floues.
En France, plusieurs ressources existent :
- Les centres de planification ou d’éducation familiale : ils proposent souvent des entretiens gratuits, anonymes, avec des conseillères, sages-femmes ou psychologues.
- Les structures où a eu lieu votre IVG : hôpital, clinique, centre de santé. Vous pouvez demander un rendez-vous de suivi psychologique ou un temps d’échange avec une professionnelle.
- Les psychologues et psychothérapeutes libéraux : certains sont spécialisés en santé sexuelle, IVG, maternité. Vous pouvez vérifier les tarifs, certaines proposent des tarifs adaptés aux revenus.
- Les CMP (Centres Médico-Psychologiques) : consultations gratuites, sur rendez-vous, dans le secteur public.
- Les lignes d’écoute (numéros de soutien psychologique nationaux ou associatifs, Planning Familial, etc.) pour un premier échange anonyme.
Vous pouvez simplement dire : « J’ai eu une IVG il y a X temps, et j’ai du mal à gérer ce que je ressens. J’aurais besoin d’en parler. » C’est suffisant pour commencer.
Si vous souhaitez une nouvelle grossesse plus tard
La culpabilité après une IVG prend parfois la forme d’une peur très forte pour l’avenir :
- « Et si je ne pouvais plus tomber enceinte ? »
- « Est-ce que j’ai “gâché” ma chance d’être mère ? »
- « Est-ce que je mérite encore d’avoir un enfant un jour ? »
Sur le plan médical, les recommandations des autorités de santé sont claires : une IVG réalisée dans de bonnes conditions n’a pas d’impact sur la fertilité future. Que l’IVG soit médicamenteuse ou par aspiration instrumentale, les risques de complications graves sont faibles, et les complications qui pourraient affecter la fertilité (infection sévère non traitée, par exemple) sont rares et surveillées.
Si vous avez un doute, vous pouvez :
- Demander à la professionnelle qui vous suit (médecin, sage-femme, gynécologue) si tout s’est bien passé d’un point de vue médical.
- Faire un point gynécologique quelques mois plus tard, quand vous vous sentez prête.
Le fait d’avoir vécu une IVG peut aussi influencer la façon dont on envisage une future grossesse :
- On peut avoir peur de « revivre » des émotions difficiles.
- On peut craindre d’être submergée par les souvenirs ou les comparaisons.
- On peut hésiter à en parler au nouveau ou à la nouvelle partenaire.
Là encore, en parler en amont, avec une professionnelle, peut vous aider à apprivoiser ces peurs. Une future grossesse ne « remplacera » pas ce que vous avez vécu, mais elle pourra s’inscrire dans une autre histoire, à un autre moment de votre vie, avec d’autres ressources.
À retenir pour avancer pas à pas
Pour finir, voici quelques idées essentielles à garder en tête lorsque la culpabilité se fait lourde :
- Ressentir de la culpabilité après une IVG n’est ni obligatoire ni anormal. C’est une émotion parmi d’autres, influencée par votre histoire, votre entourage, vos valeurs.
- Les études montrent que la plupart des femmes ne développent pas de troubles psychologiques graves après une IVG ; quand la souffrance est intense et durable, elle mérite une vraie attention, pas du déni.
- Mettre des mots (par écrit, à l’oral, en thérapie) est souvent le premier pas pour alléger le poids intérieur.
- Vous avez le droit de revisiter votre décision avec bienveillance, en replaçant les choses dans leur contexte réel, et pas dans un scénario idéal qui n’a jamais existé.
- Les petits gestes quotidiens de soin de soi ne sont pas accessoires : ils envoient le message que votre bien-être compte, ici et maintenant.
- Bien s’entourer, poser des limites à celles et ceux qui jugent, chercher des oreilles bienveillantes, tout cela peut faire une grande différence.
- Demander de l’aide professionnelle n’est pas un échec, c’est une forme de courage et de responsabilité envers vous-même.
Vous n’êtes pas seule, même si votre entourage ne sait pas toujours comment en parler. Votre histoire ne se résume pas à cette IVG, et vous avez le droit, vraiment, de chercher des chemins pour vous apaiser et vous réconcilier avec vous-même.
